Alberto Eiguer : les pervers narcissiques

Le pervers-narcissique, ou comment se faire valoir aux dépens des autres

Alberto Eiguer

Petit traité des perversions morales, ch. 3, pp. 43-63

Bayard Psychologie, 1997

Paul-Claude Racamier a défini le pervers-narcissique comme celui qui « se fait valoir aux dépens d'autrui1 ». Cela peut traduire un ensemble de caractères organisés, mais plus souvent il s'agit d'un penchant isolé chez certaines personnes confrontées à des crises, à un deuil, à un changement de résidence par exemple. L'appétit de vénération chez des personnes égocentriques brimées ou blessées dans leur narcissisme les conduit à chercher auprès de tiers une "nourriture" qui les réconforte dans leur amour propre, comme si la dévalorisation des autres leur redonnait de la valeur à leurs propres yeux. Le même effet peut être produit par la manipulation de l'autre, qu'on force à agir selon ses désirs et à jouer certains rôles. En même temps qu'il cherche à "absorber" une qualité de l'objet, le pervers-narcissique dépose en lui un sentiment insupportable.

Ce caractère, qui nous paraît monstrueux ou diabolique, est parfois totalement inconscient pour le sujet. Mais l’"autre" tire aussi parti de la situation. Pour cette raison, je l'appelle le "complice". Ce dernier admire chez le pervers-narcissique qu'il ne se sente jamais coupable de rien, qu'il parvienne à ne jamais admettre ses erreurs. Il croit que le pervers-narcissique possède un don spécial. Tous deux fuient un malaise, une détresse profonde. Pourtant, le pervers-narcissique veut ignorer son désarroi ; il est trop fier pour l'assumer, ce qui signifie accepter son besoin d'autrui. Sa dépendance est si importante qu'il déploie un arsenal manipulateur pour la désavouer.

La perversion narcissique fait partie des perversions morales, ou de caractère, comme le sadisme moral ou la mythomanie, mais elle constitue une entité séparée. Il convient de la limiter aux comportements pervers des personnalités fortement narcissiques qui exacerbent leur tendance à l'expansion et à l'induction.

L'arsenal du pervers-narcissique

Quels sont les moyens et les méthodes que met en œuvre le pervers-narcissique pour parvenir à ses fins ?

Il fait valoir, en les surestimant, ses qualités propres, sa morale « irréprochable », de sorte que son interlocuteur se sent fier de le fréquenter.

Parfois, il se dira négligé, offensé, maltraité par une personne, pour vaincre la réserve de cette dernière. Ou bien, au contraire, il saura se confondre en excuses, demander pardon pour des fautes mineures, etc. Il peut également induire de la culpabilité chez l'autre, mais sans le blâmer, en évoquant par exemple le cas d'autres personnes qui ressemblent à son interlocuteur et dont les agissements sont critiquables. Son dessein est de nourrir une image exaltée de lui qui devrait suffire à son interlocuteur pour qu'il renonce à son autonomie.

Le pervers-narcissique se présente aussi comme un maître dans l'art de deviner les intentions des autres. Selon lui, elles sont nécessairement intéressées ou hostiles. Au besoin, il se fait un devoir de dénoncer la "malveillance humaine" et joue les moralisateurs. Savonarole l'était certainement, bien que, la plupart du temps, le pervers-narcissique ne se montre pas aussi sévère que ce prêtre florentin.

Dès lors, il serait légitime de se demander si les pervers de caractère ont un surmoi faible et rudimentaire ou bien trop fort ? A première vue, étant donné l'insuffisance de leur sens moral, nous serions tentés de dire que leur surmoi est faible. Mais quand on voit comment le pervers-narcissique essaie de devenir le surmoi sévère et culpabilisant des autres, on ne peut plus affirmer qu'il n'a pas de surmoi. En fait, celui-ci hériterait de toute sa haine contre la mère2, de son désir de dévoration, de blesser son intérieur. Il n'est pas question chez lui d'interdit ou d'acceptation de l'autorité et de la loi du père, mais de crainte inconsciente quant aux conséquences de ses actes et de la vengeance d'une mère imaginée toute-puissante. Cette peur est vague et insaisissable. Il se protège en prenant les devants, en devenant hostile et iconoclaste.

Les conduites du pervers-narcissique renvoient à trois attitudes de base : utilitaire, ustensilitaire et de prédation morale3. Il peut chercher à utiliser l'autre, à le traiter en ustensile, ou bien à "absorber" son narcissisme, à posséder son enthousiasme, sa passion. Cela va plus loin que les modalités d'approche dont nous évoquions à l'instant le caractère emprisonnant. L’objet, le complice potentiel du pervers-narcissique n'est tolérable que dans la mesure où il se prête à jouer les seconds rôles, puis celui de marionnette. Pour cela, il ne faut pas qu'il pense. Si sa personnalité l’y prédispose, il va se mouler dans la fonction de malade.

Le détachement est par moments impressionnant et laisse entrevoir une peur de tout engagement, une résistance à admettre son sentiment. Au cours d'une thérapie de couple, le mari, dont le discours me faisait penser à la perversion narcissique, m'a expliqué la rencontre avec son épouse de la façon suivante : « Je travaillais comme stagiaire dans une entreprise depuis peu de temps. C'était loin de chez moi, la fin de la période de formation approchait, et bientôt j'allais rentrer à la maison. Nous étions deux stagiaires, un peu isolés et nostalgiques. Un jour, nous avons décidé d'inviter à dîner deux secrétaires de la maison. L'une des deux est devenue ma femme. Pourquoi elle ? C'était simple, l'autre stagiaire était grand, et moi je suis petit. Mon copain a pris l'autre secrétaire, de dix centimètres plus grande que ma femme. Nous nous sommes mariés peu de temps après, sans nous connaître vraiment. »

Pour se représenter la situation du pervers-narcissique, regardons autour de lui. Les autres assumeront par leur souffrance, par l'arrêt dans leur évolution, ce qu'il ne peut éprouver lui-même. C'était le cas de l'épouse de cet homme. Pendant les entretiens conjoints, elle expliquait son insatisfaction quotidienne, sa tristesse à vivre dans une maison devenue froide. Mais quand elle présentait ses revendications et ses critiques à rencontre de son mari, elle s'y prenait de façon si maladroite et confuse qu'il la rejetait encore plus fortement. Il finissait par dire, s'adressant à moi : « Vous voyez, elle ne sait pas ce qu'elle veut. »

La captation de l'autre passe aussi par l'observation aiguisée de ses idéaux, de ses besoins et de ses fragilités. C'est le propre du voyeurisme moral, différent de la simple curiosité. D'où une division, un clivage du moi, entre cette partie voyeuriste et une partie prête à agir.

Les origines

C'est la mégalomanie qui domine l'ensemble des facteurs conduisant le pervers-narcissique à agir de cette manière. Mais aussi le sentiment illusoire de remplacer le père auprès d'une mère « infaillible ». En même temps, s'il réussit à assujettir l'autre en le faisant entrer dans sa logique, il se sent rassuré sur l'efficacité et le bien-fondé de sa démarche. Sa "morale" se fonde sur le principe selon lequel il serait nécessaire pour tout un chacun de nier un tant soit peu son sentiment de dépendance, de refuser ses insuffisances, de satisfaire des appétits interdits et de ne pas se laisser guider par un maître spirituel. C'est toutefois le contraire qu'il prône, puisque lui-même se propose d'être le guide spirituel d'un autre.

Voilà un bon exemple de paradoxe. Chez le pervers-narcissique, la formulation type serait : « Personne n'a besoin de maître, mais j'en serai un bon pour toi, unique et irremplaçable. » Cette proposition engage la pensée et vise à convaincre par un postulat qui est pourtant totalement absurde. C'est la situation créée par le narcissisme, car on ne peut jamais s'aimer comme si l'on était quelqu'un d'autre, autrement dit en annulant l'altérité, la possibilité même que le monde existe.

Qu'est-ce que le narcissisme ?

Le narcissisme comme perversion sexuelle a été mis au jour par Havelock Ellis4. Dans ses observations, on voit des hommes qui éprouvent une forte excitation sexuelle et même atteignent l'orgasme en se regardant tout nus dans une glace. La scène d'autocontemplation peut être longue, rythmée par des mouvements ; elle peut s'accompagner de l'utilisation de fétiches, se fixer sur un détail corporel. Des cas de femmes ont aussi été repérés par Ellis ; ainsi une patiente admirait son cou de pied voûté lorsqu'elle portait des chaussures à talons hauts. Certains acceptent l'étreinte sexuelle, mais n'éprouvent le plaisir qu'en se regardant faire l'amour, en appréciant la beauté de leurs formes physiques, leurs contorsions, la tension de certains muscles. Le miroir, disposé de façon à refléter le coït, est ici de règle.

Freud a repris le noyau de ces observations5, mais il a "métamorphosé" le narcissisme en proposant trois hypothèses.

  1. Le narcissisme ne serait pas uniquement une perversion sexuelle. Bon nombre d'individus auraient une prédisposition amoureuse envers eux-mêmes, de façon dominante, voire exclusive.

  2. Cette prédisposition serait essentiellement non sexuelle, au sens courant du terme.

  3. Le narcissisme existerait chez tout le monde, à une dose plus ou moins importante. Elle prédominerait dans la vie psychique du très jeune enfant.

Aujourd'hui, on a repris cette conception en insistant sur le comportement, c'est-à-dire sur l'agir. Chez les pervers-narcissiques, le moi insatisfait de s'auto-admirer essaie d'imposer sa suprématie aux autres, accentuant sa tendance impériale.

Bourreau ou victime ?

Je citerai l'exemple du parent qui tente d'exercer une emprise sur l'enfant, afin de le garder près de lui, le condamnant à l'immobilisme ou à la psychose, et ce, moyennant de nombreux messages dévalorisants qui renforcent ses craintes, ses difficultés sociales. On peut avancer que, sauf exception, signaler de façon répétée ses défauts à l'autre, dès lors que l'on est placé en position dominante par rapport à lui, réactive chez ce dernier ses processus d'auto-sabotage ou d'autodestruction.

Le fait que les enfants sont les descendants directs des parents, qu'ils sont une « partie » des parents, provoque un trop grand rapprochement parents/enfants, et ce lien devient source de difficultés quand il est exclusif. En général, les parents finissent par renoncer à plus ou moins longue échéance à la possession absolue de leurs enfants. Ils reconnaissent que la société, les autres adultes, maîtres et éducateurs, sont capables de faire vivre aux enfants de nouvelles expériences et de les enrichir psychologiquement. Cette possibilité leur a été jadis offerte, et ils en restent reconnaissants. En même temps, ils apprécient ce que leurs propres parents leur ont légué. Or toutes ces nuances sont ignorées par les parents les plus dysfonctionnels, ceux des patients psychotiques par exemple, qui réagissent en voulant écarter l'alternative offerte par l'éducation.

Il est fréquent que le parent ait pour son enfant un projet de vie proche du sien. Quand il projette sur l'enfant l'accomplissement d'un idéal, la réalisation de ce qu'il n'a pas fait lui-même, il ne l'imagine pas pour autant comme son double. Dans le premier cas, il y a reconnaissance d'un non-accomplissement personnel, donc d'une faille. Dans le cas du vécu en double, le mandat est plus lourd.

Deux difficultés peuvent toutefois se présenter. Le parent peut désirer que l'enfant prenne une revanche sur son propre destin et le "guérisse" de ses déceptions, de ses rêves inaccomplis en lui donnant l'impression qu'il n'aura rien à faire pour atteindre la consécration ; il n'a pas besoin de fournir un effort, un travail personnel. Parfois, le parent va jusqu'à exercer une contrainte sur l'enfant, ce dernier se vivant comme obligé de réussir.

A l'opposé, nous trouvons le parent qui, tout en projetant un idéal de réalisation sur l'enfant, pense au plaisir que ce dernier saura en tirer.

Dans l'exemple de la famille du patient psychotique, l'appropriation est plus profonde : « Je sais comme personne ce que tu penses et ce que tu veux. Tu vois comme je me sacrifie pour toi ; sacrifie-toi à ton tour. Sache que personne ne t'aimera comme moi. » Etc. Nombreuses sont les formulations qui visent à accroître la vénération. Leur aspect emprisonnant n'est pas toujours aussi facile à repérer.

Le patient apparaît à la fois comme une victime et comme un bourreau ; il sollicite éventuellement par ses gestes l'emprise dont il se plaint, et adopte, le cas échéant, des comportements pervers-narcissiques. De nombreux jeunes patients empêchent les parents de vivre, de profiter de sorties et de vacances, les sachant culpabilisés par leur maladie. L'immobilisme ou les échecs risquent de briser le moral des parents. Il est donc important de souligner que c'est le lien qui est en jeu dans la perversion narcissique et que le rôle de victime ou de bourreau est joué tantôt par l'un tantôt par l'autre des membres de la famille, souvent de façon alternée.

Une tactique de pouvoir

II est nécessaire aussi de déceler le degré de violence qui infiltre le comportement et mine toute tentative de partager une expérience de création.

Le narcissisme peut, dans la mesure où il va de pair avec une certaine vitalité, servir à fonder des liens forts et portés vers des réalisations innovatrices. Autrement, on n'aurait jamais découvert l'Amérique, bâti ces beaux monuments que l'Antiquité nous a légués. La détermination de certains grands visionnaires se nourrit de ce narcissisme au service d'une idée hors du commun. Or, dans le lien du pervers-narcissique et de son complice, la violence rend ces performances difficiles.

Du lien maître/élève à la thérapie

J'ai eu l'occasion d'étudier la relation maître/élève et d'autres situations de formation6. La transmission d'un savoir, si précieux pour la culture, peut susciter des mouvements d'emprise, des vœux secrets de fidélité, mais aussi des craintes de rupture. Le "pygmalionisme" en est une forme extrême.

Le roi et sculpteur crétois Pygmalion tombe amoureux de la statue en ivoire de la belle femme qu'il a réalisée. Il est désespéré. Pour le consoler, Vénus insuffle la vie à son œuvre. Elle sera Galatée, la blanche. Dans sa pièce Pygmalion, George Bernard Shaw met l'accent sur le désir de l'homme de former une vraie femme cette fois, d'après ses propres goûts et manières. L'allégorie se prête très bien au vœu de l'éducateur qui souhaite façonner l'esprit de son élève selon son propre modèle.

Dans la relation thérapeutique, certaines réactions témoignent du fait que les défenses perverses-narcissiques se traduisent en résistances, qui s'organisent parfois en "noyau enkysté". Je me demande si les analyses trop prolongées n'en comportent pas. Les repérer et les interpréter est important, comme chez cette patiente assidue qui investissait notre travail et adorait se faire plaindre par collègues et amis. Elle se croyait mal-aimée. Aucune relation ne lui semblait satisfaisante, et toutes se terminaient par une rupture. Sa sollicitude anxieuse paraissait indisposer les gens, les "saturer". Mais pour elle, c'était un rite : une partie des échanges devaient tourner autour d'elle, sa souffrance servait de centre d'attraction, et les autres devaient la réconforter. En même temps, j'ai noté que les améliorations qui intervenaient au fil de la thérapie étaient ignorées par elle ou bien devenaient dangereuses : elle risquait de perdre ce type de relation en demande plaintive d'amour. Si elle sentait que son humeur s'égayait, elle devenait immédiatement hostile en m'attaquant sur tel ou tel point de la technique, allait retrouver d'autres médecins, généralistes ou spécialisés, pour dénoncer mon "insensibilité". Ces passages à l'acte finissaient par des remords à mon égard et une reconnaissance de son insatiabilité, juste revendication d'amour que les autres devaient satisfaire par obligation. L'interprétation de ces mécanismes nous a permis d'avancer dans le traitement.

Le goût de l'intrigue

Le lecteur a dû noter que j'ai fait souvent allusion dans ces trois premiers chapitres à l'identité : le mythomane et l'imposteur subtilisent celle d'un tiers ; le faux-self et le mondain ne peuvent assumer la leur, et le pervers-narcissique essaie d'évider celle de son complice. Dans leur désir d'emprise, ces pervers de caractère dénaturent l'être – le leur, celui de l'autre. Il faut donc se demander si dominer n'est pas une atteinte à la subjectivation, au devenir sujet et à son épanouissement. Le mot "assujettissement" semble l'indiquer. Soumission et sujétion sont synonymes. On dit "le prince et ses sujets". Pourtant, devenir sujet signifie se libérer de ses attaches.

De deux choses l'une : ou la domination est inévitable, de sorte qu'être sujet est impossible, ou bien pour se réaliser, il faut négocier sa liberté, voire casser ses chaînes. Mais nous sommes obligés de dépendre d'un autre, ne serait-ce qu'un peu et pendant un court moment. Il se trouve que le pervers-narcissique ne le sait que trop et veut en profiter. Comme je l'ai déjà souligné, il est autant enchaîné à l'autre qu'il cherche à l'emprisonner.

Le façonnement de l'esprit du disciple ou l'infléchissement de son destin est au centre de légendes occidentales depuis la nuit des temps. Telle l'histoire médiévale de Faust, à qui Méphistophélès redonne la jeunesse, le goût de l'amour, des richesses, en échange de son âme. Dans la légende celtique de Tristan et Iseult, l'amour impossible est favorisé par un filtre offert par la servante. Sur ce même sujet, F. de Rojas a écrit en 1502 une pièce. La Célestine, où les amants se rapprochent, mais de telle sorte que cela précipite leur fin tragique.

Nous retrouvons la perversion narcissique chez d'autres personnages diaboliques, maîtres et formateurs : emprise, tromperie, manipulation. Le rire de Méphisto, dans l'opéra de Gounod Faust, évoque cette jubilation dont nous parlions. La marquise de Merteuil, dans le célèbre roman épistolaire Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, 1772, tire les ficelles, se proposant comme prêtresse de l'amour : sa mission, la propagation et la diffusion de l'amour, l'éveil de l'être sensuel, voire dépravé, qui gît au fond des humains.

L'intrigue est nouée après que la marquise se refuse à Valmont en lui proposant un pacte pervers : elle l'acceptera le jour où il aura obtenu les faveurs de la présidente de Tourvel, mais il faudra que Valmont lui en apporte la preuve écrite (Lettre 20). André Malraux, dans sa préface, présentait admirablement les ressorts des intrigues. « Les Liaisons sont le récit d'une intrigue (comme par hasard, ce mot désigne à la fois l'organisation des faits dans un ouvrage de fiction, et un ensemble efficace et orienté de tromperies). Intriguer tend toujours à "faire croire" quelque chose à quelqu'un : toute intrigue est une architecture de mensonges ; croire à l'intrigue, c'est croire d'abord qu'on peut agir sur les hommes, par leurs passions, qui sont leurs faiblesses. Il y a là-dessus une vue d'homme qui a trouvé quelques expressions littéraires éclatantes, de La Rochefoucault à Laclos et Stendhal, une figure mythique d'époque, celle de Talleyrand, et une expression idéologique assez poussiéreuse, bien que ce soit chez Tracy que le jeune Beyle ait épongé la formule qui devait gouverner quelques-uns de ses rêves et la part qu'il croyait astucieuse de sa vie : « Connaître les hommes pour agir sur eux. »

Dans le roman, le vicomte de Valmont se lance à la conquête de Mme de Tourvel, qui refuse aussitôt ses assiduités. Il invente de nouvelles ruses, simule des tourments, évoque sa bonne foi, prouve sa générosité, son dévouement. Il s'accroche à son projet galant, et si sa détermination faiblit, la marquise, qui suit par lettres toute l'affaire, lui vante les mérites de Mme de Tourvel (Lettre 38) en dévoilant en elle l'être sensuel qui s'ignore. « Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous charger de cet enfant ? elle est vraiment délicieuse ! Cela n'a ni caractère ni principes ; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment ; mais tout annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même, et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante, et je m'en amuse quelquefois : sa petite tête se monte avec une facilité incroyable ; et elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument rien, de ce qu'elle désire tant de savoir. »

La marquise traitera Valmont de couard, se moquera de sa gaucherie dans la lettre 81, où elle s'explique sur l'origine de sa tumultueuse vie amoureuse : elle fut amenée à prêcher le faux pour dévoiler le vrai. « Que vos craintes me causent de pitié ! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous ! et vous voulez m'enseigner, me conduire ? Ah ! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi ! » Elle va également « s'inquiéter des bruits qui courent sur lui ».

Puis, quand Valmont a enfin "vaincu" Mme de Tourvel, en se servant des bons offices d'un prêtre, il écrit à la marquise : « et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder... », comme si l'anéantissement commençait désormais à tisser sa toile. A ce moment, la marquise, qui est devenue jalouse, au comble de sa perfidie, fera envoyer une lettre dévoilant à Mme de Tourvel le double jeu de Valmont (Lettre 141). Ce qui précipitera le dénouement tragique de l'intrigue.

Un autre personnage diabolique, Iago, dans la tragédie de Shakespeare (Othello, 1604), sépare, divise, attise la jalousie. À la différence de Méphistophélès ou de la marquise, qui rapprochent les amants, Iago attaque le lien d'Othello et Desdémone en dressant Othello contre Cassio. Au départ, une brouille entre ces deux hommes. Cassio, son lieutenant, se voit retirer la confiance du chef. Comme il veut reconquérir sa place, il prend conseil auprès d'Iago, ce qui lui est fatal. « Cassio : [...] Oh, j'ai perdu ma réputation ! J'ai perdu la partie immortelle de moi-même, et ce qui reste est bestial ! » (Fin du deuxième acte.) Iago voit dans l'intrigue qu'il va organiser la possibilité d'accéder au poste vacant. Dans son stratagème, il se servira de la bonhomie des innocents. Il prie Cassio de rencontrer Desdémone pour user de son influence auprès de son mari. Ensuite lago se dira : « En effet, tandis que cet honnête imbécile suppliera Desdémone de réparer sa fortune et qu'elle plaidera chaudement sa cause auprès du More, je verserai dans l'oreille de celui-ci la pensée pestilentielle qu'elle ne réclame Cassio que par désir charnel ; plus elle tâchera de faire du bien à Cassio, plus elle perdra de crédit sur le More. C'est ainsi que je changerai sa vertu en glu, et que de sa bonté je ferai le filet qui les enserrera tous. »

Quand l'intrigant ne peut dominer, rapprocher les amants, façonner un esprit ou orienter une carrière, il préfère séparer, créer le conflit. Toutefois, c'est vraisemblablement la pulsion de mort qui inspire ces mouvements.

La manie de la corruption

Un autre héros classique, le prêtre Carlos Herrera, dans Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, fait et défait les destins, influant en particulier sur la carrière de Lucien de Rubempré et sur sa chute. Laissons le romancier parler d'Herrera, qui en fait n'était autre que l'ancien forçat Jacques Collin, jadis déguisé en Vautrin : « Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par le vice et par de terribles, de furieuses résistances, mais doué d'une force d'âme qui le rongeait, ce personnage ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d'une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l'âme était devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète, auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien était plus qu'un fils, plus qu'une femme aimée, plus qu'une famille, plus que sa vie, il était sa vengeance ; aussi, comme les âmes fortes tiennent plus à un sentiment qu'à l'existence, se l'était-il attaché par des liens indissolubles.

« Après avoir acheté la vie de Lucien au moment où ce poète au désespoir faisait un pas vers le suicide, il lui avait proposé l'un de ces pactes infernaux qui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée aux assises par de célèbres drames judiciaires. En prodiguant à Lucien toutes les joies de la vie parisienne, en lui prouvant qu'il pouvait se créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. [...]

« Devenu prêtre, chargé d'une mission secrète qui devait lui valoir les plus puissantes recommandations à Paris, Jacques Collin [la vraie identité d'Herrera], résolu à ne rien faire pour compromettre le caractère dont il s'était revêtu, s'abandonnait aux chances de sa nouvelle existence, quand il rencontra Lucien sur la route d'Angoulême à Paris. Ce garçon parut au faux prêtre devoir être un merveilleux instrument de pouvoir ; il le sauva du suicide, en lui disant : " Donnez-vous à un homme de Dieu comme on se donne au diable, et vous aurez toutes les chances d'une nouvelle destinée. Vous vivrez comme en rêve, et le pire réveil sera la mort que vous vouliez vous donner... " L'alliance de ces deux êtres, qui n'en devraient faire qu'un seul, reposa sur ce raisonnement plein de force, que Carlos Herrera cimenta d'ailleurs par une complicité savamment amenée. Doué du génie de la corruption, il détruisit l'honnêteté de Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l'en tirant par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le laissaient toujours pur, loyal, noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l'ombre de laquelle voulait vivre le faussaire. " Je suis l'Auteur, tu seras le drame ; si tu ne réussis pas, c'est moi qui serai sifflé ", lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilège de son déguisement. »

Balzac reconnaît la bisexualité dans le pacte proposé par ce personnage démoniaque, lequel veut imiter la mère qui porte l'enfant et l'épouse qui vit à travers son mari : « Jacques Collin, si l'on a bien pénétré dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses puissantes facultés, absorbées par Lucien, ne jouaient que pour Lucien ; il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui, Lucien était son âme visible. » Son identification le conduit à ressentir vigoureusement les changements de son ami, si minimes soient-ils.

« Trompe-la-Mort [comme le surnommaient ses compagnons de bagne] dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin il voyait en Lucien un Jacques Collin beau, jeune, noble, arrivant au poste d'ambassadeur.

« Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle de l'homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé malgré les distances du mal à leurs jambes s'il se faisait une blessure, qui ont senti qu'il se battait en duel, et qui, pour dire tout en un mot, n'ont pas besoin d'apprendre une infidélité pour la savoir. »

Touché par la mort de Lucien, Collin n'arrête pas moins de jouer chantages et pressions pour parvenir à ses fins : obtenir son acquittement. Ce qui le guidera désormais, c'est le désir de prendre sa revanche, car la haine, avouera-t-il, est ce qui lui permet de vivre.

Comment reconnaître le pervers-narcissique et se protéger de lui

Cette perversion peut être repérée par les effets à distance sur l'autre, nous l'avons souligné. Après un moment d'enthousiasme, où ils se sentent très exaltés et revigorés, les partenaires du pervers-narcissique (je parle de partenaires dans un sens large) éprouvent les affres de l'abandon, de la douleur, de la perplexité, de l'inhibition, de l'impression de nullité : au mieux d'avoir gâché leur temps, au pire d'avoir perdu quelque chose de précieux. Souvent, il est trop tard : la promesse était grande et le risque semblait minime.

A travers son comportement, on peut repérer le pervers-narcissique au fait qu'il a toujours raison et ne se dit coupable de rien. Il se dépeint comme noble, généreux, désintéressé ; il se trouve justement en train de réaliser une œuvre de bien : éduquer, sauver, protéger, aider à la réalisation d'une carrière. Mais racontez-lui que vous venez d'avoir une promotion et il vous dira que lui aussi a connu de tels bonheurs ou qu'il en est l'artisan. Difficile d'échapper à son emprise, puisque vous êtes plus moral et que vous respectez la dignité d'autrui.

En fait, la meilleure manière de se protéger consiste sans doute à se demander quelle corde il a fait vibrer en nous et quelle faiblesse avons-nous voulu réparer en l'intégrant à notre existence. Histoire de nous sauvegarder... jusqu'à une prochaine fois.

1 Racamier P.-C., Les schizophrènes, Paris, Payot, 1980.

2 Klein M., La psychanalyse des enfants, 1932, trad. fr. Paris, PUF, 1969.

3Racamier P.-C., Le génie des origines, Paris, Payot, 1992.

4Ellis H., Autoerotism, a Psychological Study. 1898. Studies in thé Psychology of Sex, O.C. I, N. Y., Random House, trad. fr., Paris, Mercure de France, 1964, p. 163-310. Voir aussi Le narcissisme, O.C. VII, trad. fr. Paris, Mercure de France, 1965, p. 123-148.

5Freud S., Introduction au narcissisme, 1914, trad. fr. in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 80-109.

6 Eiguer A., Le pervers-narcissique et son complice, Paris, Dunod, 1989, nouv. éd. 1996.