groupe de parole pour hommes violents

Introduction
L
a violence est en chacun-e de nous. Elle fait partie de notre quotidien. Elle est « (…) à la fois inhérente à la « nature » humaine et constitutive des rapports sociaux (…), mais son contrôle est absolument indispensable à la coexistence entre les individus (…) ».
La violence au sein du couple constitue un phénomène social complexe qui a plusieurs causes et plusieurs formes. Dans une immense majorité des cas, elle est le fait d’un homme envers une femme. Les auteurs de violences conjugales et leurs victimes ont intégré les schémas de pensée dominants sur les relations hommes-femmes et sont issus de tous les milieux socio-économiques, de tous les groupes ethniques.
Ce programme - créé par le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation du Val d’Oise (SPIP) et les associations Du Côté des Femmes et Espace Social Pour l’Education la Réinsertion Et la Réflexion (ESPERER 95) - concerne uniquement une population sous main de justice. Il se situe dans un cadre de justice, mais, pour l’instant, il n’apparaît dans aucun texte du code de procédure pénale. Il est né d’une volonté départementale de faire évoluer la prise en charge des auteurs de violences conjugales. Les personnes que nous rencontrons ont été condamnées pour des violences corporelles. Les violences physiques « constituent l’une des formes les plus extrêmes des rapports entre les sexes ». Cependant, au sein de ce dispositif, tous les aspects de la violence conjugale (psychologique, sexuelle, physique etc.) sont discutés. Cette action vise à responsabiliser les auteurs de violences conjugales et à amorcer une introspection - nécessaire à la dynamique de changement - chez chaque participant. Son objectif est aussi de donner davantage de sens à la mesure de justice afin de prévenir les récidives.
Les intervenants
Dès l’origine de ce programme, la constitution d’un binôme mixte pour l’animation des groupes de parole s’est imposée. Aucun sexe n’est représenté au détriment de l’autre. Ce mode de fonctionnement évite ainsi que les participants aient l’impression d’être jugés par un seul sexe et favorise la diminution de la dichotomie entre les deux genres.
Le fait d’être implicitement représentant de son sexe et du couple homme-femme nous oblige à avoir conscience de la projection qui peut être faite sur nous (en tant qu’homme ou en tant que femme) et de la nécessité de jouer la complémentarité, le respect et le soutien nécessaire d’un sexe envers l’autre.
Les animateurs peuvent être ici des supports à projection autres que ceux qui peuvent être représentés au travers d’une société patriarcale (où la différence de genre peut être associée à des tâches bien définies). En complément de cette mixité, le « duo » psychologue clinicien et sociologue a été retenu. Il s’agit ici d’analyser le phénomène des violences conjugales et d’animer les groupes sous deux angles une fois encore complémentaires, soit l’individu et le sociétal. En effet, aucun des deux ne saurait être favorisé par rapport à l’autre. Les histoires de vie et mécanismes psychiques se mêlent aux représentations sociales de la différence de genre. Ainsi, les points de vue micro et macro de ce phénomène sont explorés.
 
Le protocole
Le dispositif est composé comme suit :
1. Attribution des dossiers aux Conseillères d’Insertion et de Probation (CIP) référentes
Deux CIP spécialement impliquées dans le suivi de l’action veillent à son bon déroulement, notamment à l’assiduité des participants.
Lorsque le dossier de l’auteur de violences conjugales est transmis au SPIP, il est automatiquement adressé aux deux CIP référentes. Elles convoquent la personne et l’informent du caractère obligatoire de ce programme, de son intérêt ainsi que du suivi qui sera opéré pendant la durée de la session. Ces deux CIP symbolisent le cadre de justice de ce dispositif.
Tout de suite après, nous faisons passer « l’entretien de sélection ».
 
2. Entretien individuel de sélection
Cet entretien individuel permet d’évaluer la possibilité de participation au dispositif. Les personnes ne pouvant prendre part au programme sont alors réorientées.
Après nous être présentés, nous définissons le dispositif, son calendrier ainsi que ses objectifs.
La grille d’entretien est élaborée sur la base de questions ouvertes et de demande d’informations complémentaires.
Les personnes rencontrées expriment souvent leur refus d’être assimilées à des auteurs de violences conjugales. En effet, beaucoup montrent un mécanisme de défense sous la forme de déni ou de minimisation des faits. Aucun, ou pratiquement aucun, ne se considère comme un homme violent ou ayant commis des actes de violences conjugales. Les faits sont fréquemment décrits comme exceptionnels ou comme étant le résultat d’une situation conflictuelle (dont ils ne seraient pas responsables) dans le couple. La faute viendrait de l’autre féminin.
 
L’orientation exceptionnelle vers un suivi individuel
Bien que la participation au groupe de parole soit largement favorisée, l’orientation vers un suivi individualisé est possible dans certains cas exceptionnels :
- Refus et angoisse d’inclure un groupe
- Incompatibilité d’horaires (travail posté)
Le suivi individuel est conduit par les deux animateurs et ne doit pas ressembler à un entretien de psychologie clinique. C’est dans ce but que la méthodologie et le programme utilisés en groupe le sont lors du suivi individuel. Chaque séance dure environ 45 minutes.
La participation au groupe est privilégiée. En effet, l’écho de l’histoire de l’autre ainsi que le travail sur le discours et les représentations sociales sont des éléments déterminants dans la prise de conscience et la réflexion. Aussi, être confronté à la dynamique de groupe paraît davantage productif que d’être confronté à deux animateurs représentant la norme sociale, et dont le discours est moins accepté par les auteurs de violences conjugales.
L’invalidation de la participation au programme et réorientation
Les raisons de ré-orientation sont :
- La personne présente de graves troubles psychopathologiques (dépression, psychose etc.).
- La personne présente une forte addiction aux substances psycho-actives et/ou alcool. Un suivi en addictologie sera préconisé dans un premier temps afin de permettre une meilleure implication dans le dispositif dans un second temps.
- La personne présente un très mauvais état de santé qui lui interdit de participer au groupe de parole.
- La personne refuse catégoriquement de participer au protocole. Elle s’expose alors à un rapport d’incident destiné au Juge de l’Application des Peines (JAP) pour refus des actes notifiés.
- Erreur d’orientation.
 
La collaboration avec les Juges de l’Application des Peines
Lorsqu’un homme présente une attitude incompatible avec un groupe de parole (violence, refus des règles, non-respect des autres participants, absence injustifiée, etc.), il est exclu de la séance. Il doit alors rencontrer le/la JAP qui décide de la réintégration au groupe ou de l’exclusion définitive de la session. Les informations doivent circuler rapidement entre les animateurs, le SPIP et les JAP afin que celui dont le comportement pose problème soit rappelé à l’ordre, voire sanctionné dans les plus brefs délais.
Le groupe de parole
Alors que l’obligation de participation pouvait être considérée comme un frein à la parole et à l’élaboration, cela a, au contraire, été un levier pour la discussion. En effet, les personnes qui étaient les plus réticentes se sont majoritairement révélées être les plus actives et les plus impliquées dans les séances. Cette crainte de parler de soi ou de s’identifier comme auteur de violences conjugales est souvent transformée en occasion d’essayer de comprendre les raisons de leur(s) passage(s) à l’acte.
Il est plus simple pour nous, en tant qu’animateurs, d’évoluer dans une contrainte de justice que de se trouver demandeurs de la présence et de la participation des auteurs de violences conjugales.
            Ce dispositif, bien qu’étant une obligation socio-judiciaire, offre un lieu où il est possible de réfléchir, peut-être pour la première fois, à ce qui a conduit au passage à l’acte violent, et donc à cette décision de justice. La parole n’est qu’encouragée (bien qu’un minimum d’investissement soit demandé) et reste à la discrétion des participants. La dynamique de groupe aidant, la plupart des auteurs participent et s’investissent rapidement dans les séances.
Nous avons fait le choix de combiner nos deux approches (psychologique et sociologique) afin de tenter d’appréhender le sujet dans sa dimension sociale et psychique. Il s’agit là de porter une réflexion globale pluridisciplinaire.
Nous avons également décidé que chaque session comprendrait sept séances collectives hebdomadaires (pendant sept semaines) ainsi qu’un entretien individuel final (la huitième semaine).
            Il a été volontairement choisi d’effectuer un suivi des auteurs sur une période relativement courte (deux mois), le but étant de proposer une réponse judiciaire et non une « thérapie obligatoire ». Certains auteurs choisissent cependant de continuer cette amorce de travail en psychothérapie ou d’investir une éventuelle décision d’obligation de soins.
Il n’est pas souhaitable d’enfermer ces hommes dans une sanction pénale et dans un fait. Comme les victimes, ceux-ci doivent d’abord se reconnaître en tant qu’auteur afin de pouvoir ensuite dépasser cette qualification et « réintégrer » la société.
Ce dispositif n’a pas pour fonction de reprogrammer l’individu mais de favoriser une réflexion sur ce qui l’a conduit au passage à l’acte violent, afin d’éviter la récidive.
Notre but est donc d’encourager une élaboration sur les faits commis et de susciter une réelle prise de conscience afin de stopper ce qui est devenu pour beaucoup une répétition.
Nous partons du principe que l’élaboration ne peut se faire que dans un climat de confiance permettant de réduire les mécanismes psychiques de défense. Nous avons essayé de privilégier une approche qui respecte la singularité de chaque individu.
Les séances hebdomadaires
Le groupe n’est ouvert que jusqu’à la deuxième réunion. Il ne nous paraît pas envisageable qu’un homme puisse intégrer le dispositif au-delà car les différents thèmes doivent tous être abordés. De plus, il n’est pas aisé de parler de soi lorsque de nouvelles personnes arrivent en cours de session ; cela peut constituer un frein à l’évolution de l’élaboration et au sentiment de confiance installé progressivement au fil des séances.
Toute personne qui manque plus d’une séance sans raison considérée comme recevable se voit dans l’obligation d’en répondre au/à la JAP et de suivre la session suivante dans sa globalité.
1ère semaine :
- Présentation de la mesure
- Rappel des règles
 - Tour de table
- Historique des faits
- Attentes, motivations
Cette première séance a pour objectif de présenter une nouvelle fois le protocole.
Les règles essentielles au bon déroulement de ce programme (ponctualité, confidentialité etc.) sont rappelées et chaque participant s’engage à les respecter en signant un document qu’il nous remet ensuite. Cet acte est avant tout symbolique, mais il permet de poser les bases du fonctionnement de groupe.
Un tour de table est également effectué afin que tous les participants se présentent et parlent des raisons pour lesquelles ils ont été condamnés. Ce premier contact au sein du groupe est particulièrement intéressant puisque le discours des auteurs n’est plus seulement destiné aux animateurs, représentant la justice, mais à d’autres hommes, semblables de par les faits qui les ont conduit à être suivis dans ce dispositif.
Leurs attentes par rapport au groupe de parole sont également évoquées.
Cette première séance permet de créer une dynamique de groupe.
2ème semaine :
- Définition commune de la violence
- Faits antérieurs de violence (conjugale ou autre) ?
- La spécificité des violences conjugales
- Représentations sociales et culturelles de la différence de genre
La polysémie du mot « violence » nécessite que les participants réfléchissent sur ce terme. Cette définition commune de la violence et de ses différentes formes émane d’eux-mêmes et non de représentants de la justice.
Il est important qu’ils verbalisent leur relation aux faits de violence, conjugale ou non. Cela leur permet d’identifier les premières spécificités des violences conjugales. Beaucoup disent ne pas avoir connu d’autres faits de violences. Nous les encourageons alors à s’interroger sur les raisons de leurs actes (uniquement sur leur conjointe et non sur une autre personne). Ensuite, nous leur demandons d’essayer d’expliquer leur vision des rôles sociaux de sexe.
3ème semaine :
- La rencontre avec leur compagne et histoire de leur relation amoureuse
- La qualité de leur relation aujourd’hui  (avec la victime ou avec une nouvelle compagne)
- Projection(s) sur leur partenaire
Ces questions peuvent être une des clés pour comprendre les éléments déclencheurs du (ou des) passage(s) à l’acte. Nous ne pensons pas que ce soit la rencontre entre deux problématiques et donc, des problèmes de couple, qui suffisent à expliquer le passage à l’acte (le fait d’effectuer des médiations entre l’homme et la femme, l’auteur et la victime de violences ne nous paraît donc pas pertinent et même culpabilisant pour la victime), mais ces éléments peuvent constituer un terrain facilitateur à l’expression des violences conjugales.
Les mécanismes de projection sont également importants à étudier. En effet, nous avons remarqué chez les participants la forte présence de clivage et de mécanisme défensif de projection des éléments négatifs et persécuteurs sur la personne de leur compagne.
4ème semaine :
- Place du père et de la mère, autorité parentale
- Le premier enfant
- Quelles valeurs souhaitent-ils transmettre à leur(s) enfant(s) ?
- L’enfant dans les violences conjugales
Les personnes que nous rencontrons ont souvent des enfants. Ces derniers ont parfois vu les actes de violences et, dans tous les cas, en ont subi les conséquences. Ces individus expriment alors souvent un sentiment de culpabilité vis-à-vis de leur(s) enfant(s).
Parler des enfants et, indissociablement, de la peur de leur regard sur les actes de violence commis, peut aider les auteurs de violences conjugales à faire une démarche d’appropriation des faits. La paternité peut être un ressort, l’élément déclencheur d’une prise de conscience de la nécessité de changer.
5ème semaine :
- Violence verbale, le pouvoir des mots
- Le passage à l’acte : quel élément déclencheur ?
- Les stratégies d’évitement
- Verbalisation des émotions, contrôle de soi
- Argumentation, compromis, réactions qui peuvent se substituer à la violence
Étudier les mécanismes opérant dans les faits de violences conjugales nécessite que l’on s’intéresse aux modes de relation à autrui et aux éléments déclencheurs du passage à l’acte. Parfois, l’identification de ce qui a tout fait basculé permet un début de travail d’appropriation des faits. Il est demandé aux personnes constituant le groupe de définir leur comportement (ou celui qu’ils comptent adopter) lors d’une dispute avec leur conjointe (verbalisation des émotions etc.). Il ne s’agit pas de technique comportementale mais d’inscrire ces personnes dans une démarche active afin d’éviter la récidive et de ne plus penser ces violences comme un comportement réactionnel non contrôlé lors d’une dispute.
6ème semaine :
- Comment l’action de justice a-t-elle été perçue ?
- Le sens et la place de la loi dans la sphère privée (rappel des sanctions)
- Vécu de la victime, se mettre à la place de la victime
- Le regard des autres
- La culpabilité
Le fait que la société ait fait irruption dans leur sphère privée, à travers une décision de justice condamnant leur comportement au sein de leur couple, est souvent vécu comme illégitime et injuste. Il est important de traiter cette « victimisation » afin de favoriser une appropriation de la responsabilité des faits et ainsi une appropriation de la peine.
Travailler ensuite sur le vécu de la victime leur permet d’abandonner leur position de victime pour celle d’auteur..
Enfin, la présence (ou non) du sentiment de culpabilité, du regard et jugement d’autrui suite aux faits (projetés ou non) sont traités afin de mettre des mots sur les angoisses liées à ce contexte. Cela permet de faire baisser l’intensité des mécanismes de défense (déni des faits, déni de leur responsabilité) ou encore des mécanismes de clivage, de sentiments de persécution qui entravent le travail d’appropriation des faits.
7ème semaine :
- L’estime de soi
- La « reconstruction » (de soi, d’un couple, d’une famille, etc.)
- L’avenir
- Le ressenti par rapport au groupe de parole
Une faible estime de soi est fréquemment observée chez les auteurs de violences conjugales. Le seuil de tolérance est bien plus rapidement atteint chez ces personnes et le passage à l’acte est alors utilisé comme une expression comportementale de ce débordement. Les mécanismes de défense (déni et clivage) qui font généralement suite sont inadaptés et archaïques. Le fait d’appréhender ses propres limites peut également amener les participants à se poser la question de l’origine de ce seuil de tolérance bas et de ces conduites inadaptées.
Enfin, espérant que la dynamique de groupe et le travail effectué au travers de ce  programme aient favorisé une réelle prise de conscience des faits commis et ainsi permis de réduire les possibilités de récidive, nous abordons la « reconstruction » de soi, non pas comme auteur de violences conjugales mais comme homme. Le fait de parler des projets d’avenir autorise les participants à ne pas se définir par leurs actes mais comme des individus à part entière.
Les entretiens d’évaluation
Le deuxième entretien individuel est effectué une semaine après la fin des réunions afin de faire un bilan. 
A la fin de chaque session, nous transmettons la fiche de suivi aux CIP (qui les envoient ensuite aux JAP) attestant de la présence, du degré d’investissement de chaque participant et de toute autre information qui nous semble importante.
Les auteurs
Les participants sont de toutes origines ethniques (Français, Africains, Antillais, Tsigane, Portugais etc.) et de toutes confessions religieuses (catholique, musulmane, juive etc.). Cependant, nous regrettons qu’il n’y ait pas davantage de mixité sociale dans les groupes. Toutes les classes sociales sont concernées par les violences conjugales, mais nous sommes plutôt amenés à rencontrer des personnes issues des milieux socio-économiques les moins favorisés car les interventions des travailleurs sociaux favorisent la visibilité de leurs violences. Les victimes des classes dites supérieures portent plainte plus rarement car le jugement social semble y être encore plus prégnant.
La moyenne d’âge des personnes suivies est 37 ans. Le plus jeune avait 22 ans quand il a intégré le dispositif et le plus âgé avait 63 ans.
Il est important d’amener les individus ayant vécu une expérience carcérale à en témoigner. Cela engendre généralement des débats intéressants et peut favoriser une prise de conscience de la gravité des actes commis.
Plusieurs hommes nous ont avoué avoir eu le sentiment que leur condamnation était « sans importance » car ils n’avaient pas été emprisonnés ; ils ne considéraient pas le sursis avec mise à l’épreuve comme une sanction pénale. Le fait d’en discuter avec des sortants de prison donne, en général, davantage de sens à la mesure de justice.
Certains participants reconnaissent leurs actes et disent avoir déjà réfléchi à ce qui les avait conduit à une telle violence envers leur compagne. Ils sont rares à avoir fait ce chemin avant d’être confrontés au groupe. Certains ne le feront jamais.
Toutes les sessions sont différentes et, bien entendu, chaque participant est unique. Cependant, il y a des similitudes dans leurs comportements et leurs traits de caractère. Beaucoup avancent pendant le groupe et semblent prendre conscience de leurs actes. Cependant, les évolutions après la sortie du dispositif ne sont guères prévisibles. Certains, réfractaires au début du groupe, désireront continuer ce début de travail lors d’un suivi psychothérapeutique, d’autres auront l’impression de mieux se connaître après avoir parlé d’eux, souvent pour la première fois, et enfin, d’autres continueront à se considérer comme persécutés mais auront peur d’être à nouveau condamnés (et plus sévèrement) s’ils repassent à l’acte.
Pour beaucoup, la confrontation avec un groupe de pairs sous main de justice, la réflexion commune et le travail de responsabilisation les amènent à dépasser le statut de victime et donc à éviter la récidive.
Chaque session illustre l’importance du collectif, les apports du groupe, mais aussi les limites de l’action pour certains hommes qui ne peuvent intégrer la nécessité de changer.
La récidive
Les probabilités de récidive sont différentes selon les personnes et difficiles à prédire. Les sanctions pénales et l’obligation de participer à ce groupe de parole semblent avoir un effet dissuasif pour beaucoup d’hommes condamnés, mais ne suffisent pas à éviter un nouveau passage à l’acte pour chaque auteur de violences conjugales sous main de justice. Tous les types de personnalité ne sont pas perméables aux messages véhiculés au sein du groupe de parole. Nous pouvons seulement tenter de favoriser un changement, mais pas le produire malgré eux, sans aucune demande de leur part.
L’animation
Au fil des mois, nous avons développé et affiné nos techniques d’animation. Intervenir auprès d’un public judiciarisé, dans un contexte coercitif, sur une problématique difficile à aborder nécessite :
- Le repérage des facteurs de risques
Il nous faut être vigilants face à ceux qui opposent une résistance à toute autorité car ce sont ceux dont nous pouvons craindre qu’ils deviennent violents lors des séances collectives. Nous avons aussi remarqué que les personnes ayant été incarcérées par le passé et présentant une certaine passivité lors de l’entretien de sélection se montrent souvent incontrôlables et mettent volontairement à mal le cadre du groupe. Cette observation reste à confirmer.
Par ailleurs, nous devons veiller au repérage des symptômes dépressifs chez certaines personnes.
- La réactivité
Le rythme peut être rapide et il est nécessaire de ne jamais laisser passer, par exemple, un propos sexiste dans le flot de paroles sans y revenir pour y réfléchir ensemble. Il ne s’agit pas, bien entendu, de censurer mais d’inciter à une réflexion (qui n’a peut-être jamais été menée).
- La conscience des enjeux de la relation entre professionnel-le et public
Il est nécessaire de réfléchir régulièrement à cette relation qui se situe entre l’aide et l’autorité. Nous veillons toujours à éviter les phénomènes de projection, d’identification, d’empathie ou d’implication affective.
Au fil des sessions, nous avons remarqué que notre seuil de tolérance est moins élevé qu’il ne l’était auparavant, mais cela nous permet de nous « protéger ».
Il nous faut aussi faire un travail sur notre capacité à communiquer et à évaluer (écoute, observation, apports théoriques…).
- Une attention particulière sur les effets de contamination
Lors des séances collectives, certaines personnes peuvent être amenées à hausser le ton, à avoir un débit de paroles plus rapide dans les échanges ou même à user de violences verbales. Il est important d’incarner l’autorité à ce moment-là sans se laisser contaminer par cette violence plus ou moins latente. Il convient de la voir comme révélatrice de certains traits de caractère (colère, rigidité etc.) et elle doit davantage être utilisée comme matériau. Il est donc toujours nécessaire de prendre un certain recul et de ne pas céder à la tentation de l’affect. Ce ne serait alors que rejouer sous une autre forme ce qui se passe dans le processus des violences conjugales (non-élaboration, non-écoute etc.). Il faut être vigilant-e face à la toxicité psychique de certaines personnes.
- Une utilisation de l’humour
Il s’agit ici de désamorcer une « situation critique » : lorsque la pression est trop forte, l’humour permet de casser ce rythme pour permettre de nouveau une élaboration. Nous l’utilisons aussi afin de faire passer des messages qui auraient été mal entendus ou mal compris dans un autre contexte.
- La capacité de donner la parole et de réguler les échanges
Bien que nous essayions de favoriser la libre parole, il est nécessaire de la cadrer. En effet, il faut éviter une cacophonie empêchant l’élaboration, instaurer une règle d’écoute et un rythme le permettant. Il convient aussi d’être toujours attentif aux comportements et aux dires de chacun des participants. Nous pensons que l’écho de l’histoire de l’autre et même la critique de l’autre semblable ont davantage d’impact que notre discours, qui peut être vu comme normatif. Aussi, il est fondamental d’inciter la parole de celui qui va lever un débat contradictoire, de celui que l’on n’entend pas suffisamment etc.
- La complémentarité et la complicité entre les deux animateurs
Nous avons des corpus théoriques distincts et complémentaires mais sommes également représentants de notre sexe. Aussi, le duo d’animateurs peut être perçu inconsciemment par les participants comme une représentation d’un véritable couple. Il convient alors d’intégrer ceci dans une nécessaire complicité. En effet, un profond respect est bien entendu à observer : nous ne nous coupons jamais la parole, nous respectons les propos de l’autre, l’animateur évite les connivences de sexe tentées par certains participants etc.
L’animatrice, seule représentante du genre féminin dans les séances de groupe, doit « trouver sa place ». Par exemple, elle doit saisir le moment opportun pour faire remarquer à un homme que ses propos sont misogynes et ne doit en aucun cas être la seule à le souligner. L’intervention conjointe de l’animateur est déterminante car, dans ce cas de figure, ses propos peuvent être considérés comme ayant plus de valeur (que ceux de l’animatrice) puisqu’il est un homme. Elle doit également faire attention à ne pas entrer dans le jeu de certains participants dont le but est clairement de la provoquer en tant que femme.
Notre complémentarité vise également à interroger les auteurs sur les aspects psychologiques et sociologiques des violences qu’ils ont commises.
- Un sentiment de sécurité psychologique
Lors des quatre dernières sessions, nous avons été confrontés à des manifestations de violence. Ces récents évènements nous amènent à nous interroger quant à un possible passage à l’acte.
La supervision
Nous « débriefons » entre nous systématiquement après chaque séance, mais une supervision mensuelle avec une psychologue clinicienne nous est indispensable pour notre pratique.
Ce que nous savons sur les auteurs de violences conjugales…
Nous avons observé, sous l’angle de nos corpus théoriques respectifs et du développement de notre pratique professionnelle, des éléments récurrents.
Les violences conjugales sont tout d’abord à définir comme un passage à l’acte violent dans une sphère privée. Dans la très grande majorité des cas, il s’agit de violences exercées par l’homme sur sa conjointe.
Comme de nombreux comportements humains, il convient de penser ce phénomène en dynamique complexe psycho-sociale. Cela permet d’appréhender cette problématique dans son ensemble et non de la simplifier en ne s’intéressant qu’à une partie, ce qui biaise sa compréhension.
            Les sphères psychologique et sociologique influencent nos comportements. Cependant, nous ne pouvons résumer et expliquer un passage à l’acte violent sur une conjointe uniquement en se référant au social ou au psychologique. Prenons l’exemple des violences conjugales exercées sous emprise de l’alcool. Il s'agit d'un désinhibiteur et modifie donc le comportement. Dans le cas du passage à l’acte violent, cela explique donc le libre recours à des pulsions qui ne sont plus censurées mais qui étaient déjà présentes dans les traits de personnalité « border-line » (paranoïa, besoin de contrôle, sentiment de persécution, projection de ses angoisses sur la partenaire etc.). L’alcool ne produit donc pas de comportement violent. Toutefois, cette « croyance populaire » déresponsabilise les hommes qui ont été violents alors qu’ils avaient bu.
Le paradigme psychologique peut appréhender, expliquer ces troubles de la personnalité (voire, dans certains cas, de psychopathologie) et étudier l’origine de ceux-ci par l’histoire de vie de la personne (maltraitance pendant l’enfance, identification à l’agresseur, faible estime de soi etc.). Il faut garder à l’esprit que comprendre n’est pas légitimer. Ce travail de compréhension nous sert cependant à mieux traiter le problème. Par exemple, les violences récurrentes sous alcoolisation démontrent souvent un sentiment fort d’impuissance (réelle ou fantasmée), d’estime de soi basse souvent accompagnée d’impuissance sexuelle (incapacité physique due à une absorption régulière d’alcool). Les violences sont alors une tentative de reprendre un certain contrôle car l’identité masculine est défaillante. Souvent, ces personnes tentent d’imposer leur autorité auprès de leur femme et cette impuissance (réelle ou fantasmée) peut également conduire à un comportement paranoïaque de persécution ou d’infidélité de leur femme.
Enfin, les violences s’exercent également dans un contexte social. Le passage à l’acte sera favorisé, car non censuré, voire justifié par des préceptes religieux, la culture patriarcale, l’absorption d’alcool ou de substances psycho-actives etc.
Une question primordiale se pose alors : dans quelle mesure la société accepte cette violence ?
            En effet, plus la société tolère cette violence sexuée, moins elle sera identifiée comme un trouble du comportement bien spécifique. La domination masculine encore prégnante dans notre société permet de minimiser, voire de légitimer, la portée de tels actes, ce qui engendre une certaine tolérance à leur égard. Bien que la justice traite de plus en plus sévèrement ces délits, il semble que l’opinion publique  ne soit pas encore « au clair » sur cette thématique. En effet, que penser des nombreuses réactions après les violences extrêmes commises par un chanteur célèbre dont la victime est décédée? De même, la légitimation populaire des actes de violences d’un joueur de football insulté par un autre joueur démontre que la société n’est pas encore prête à instaurer une politique de « tolérance zéro » en matière de violences physiques. Dans un sondage récent, il apparaît que la majorité des Français-e-s cautionne ce comportement violent suite à une atteinte à « l’honneur ». La phrase de justification entendue par la société : « Les mots font plus mal que les coups. Le vrai coupable, c’est celui qui provoque…» a fait résonance avec ce que nous entendons très régulièrement lors des séances… Comment la décision de justice peut-elle alors être comprise dans ce contexte dissonant ?
Très peu de membres des différents groupes de parole correspondent au « cliché de l’homme violent », personnage brutal qui frappe dès qu’il est en colère. Beaucoup considèrent toutefois les femmes comme des êtres inférieurs et il est très important de les amener à réfléchir sur leur sexisme. Ils ont des représentations très stéréotypées des rôles de sexe, ils associent relations hommes-femmes et rapports de force. Malheureusement, il est quasiment impossible d’amener des apports théoriques sur les rapports sociaux de sexe car ce public n’est pas réceptif, étant rigide dans sa conception de la différence de genre. Il nous faut cependant veiller à placer leur violence envers leur compagne dans le contexte social des inégalités qui se perpétuent entre hommes et femmes. Il est nécessaire qu’ils prennent conscience du caractère sexué de leurs actes violents.
Nous avons également observé un déni massif chez les auteurs de violences conjugales. Cela les protège de la honte et de la culpabilité, leur permet de ne pas se remettre en question et leur évite de voir leurs « fragilités internes ». Ils retournent le problème et se posent en victime.
Ils craignent d’être assimilés à des hommes violents et déplorent que leur histoire soit devenue publique.
Il est important de rappeler que les violences conjugales ne peuvent être réduites à l’étude de la dynamique du couple, qui peut certes favoriser le passage à l’acte mais ne peut seule l’expliquer.
C’est plutôt une rencontre entre l’histoire de vie du sujet, une construction sociale de la différence de genre, un type de personnalité et un conflit situationnel particulier qui va créer un terrain favorable aux actes de violences conjugales.
Il faut donc faire attention aux typologies. Aucun facteur pris isolément ne peut expliquer ce phénomène. De plus, les hommes violents ne se ressemblent pas. Certains ont agi de manière réactionnelle, contextuelle et d’autres l’ont établi comme mode de relation à l’autre intime. Le mode de passage à l’acte est également différent (agression sexuelle, coups, actes de barbarie, actes répétés, humiliation…).
Après cette invitation à ne pas faire de simplification, nous pouvons toutefois affirmer que les auteurs de violences conjugales que nous rencontrons présentent des troubles de personnalité plus ou moins profonds.
- Type de personnalité rigide (paranoïaque, obsessionnelle)
L’autre est responsable de tout ce qui dysfonctionne, ce qui est amplifié lorsqu’il s’agit de l’autre intime. Ce type de personnalité est illustré par le perfectionnisme, ainsi qu’une vision très rigide des rôles de sexe. La femme doit être soumise. Il faut l’isoler matériellement et être en mesure de contrôler ses faits et gestes. L’appartenance à une communauté religieuse et/ou la culture d’origine peuvent justifier de tels actes et servir de prétexte à des violences si la femme enfreint les règles.
F.et A., par exemple, ont fait référence à la Bible : ils affirment que « la femme a été créée pour l’homme » et pensent que cela justifie toute autorité sur les femmes.
Il est difficile de bouleverser le schéma des relations hommes-femmes chez ces individus qui ne font aucune demande thérapeutique. La paranoïa amplifie la projection de tout ce qui est mauvais sur la partenaire (mauvais objet). L’autre est alors vue comme persécutrice.
L’apprentissage sociétal peut également expliquer des passages à l’acte violents ou les favoriser. Les femmes sont autorisées et s’autorisent davantage à demander de l’aide et à pleurer alors que c’est plus difficile pour les hommes. L’angoisse s’exprime alors autrement. De plus, la violence est considérée comme une constituante de la virilité.
Plusieurs hommes ont expliqué que leurs compagnes doivent avoir préparé le repas à leur retour du travail parce qu’elle sont des « femmes de maison ». Si elles ne travaillent pas à l’extérieur du domicile, une sorte de hiérarchie existe dans le couple où l’homme prend la place du « chef de famille » qui a toute autorité sur son épouse et ses enfants. Ils ne comprennent pas que leurs femmes souhaitent bousculer ce schéma rigide en acquérant une certaine indépendance (financière, au niveau des relations amicales etc.) et vivent cela comme une opposition, voire une véritable agression.
- Narcissique, perversion narcissique, faille narcissique
Faille narcissique
Une faible estime de soi est fréquemment observée chez les auteurs de violences conjugales. Cette faille narcissique se retourne alors par un mécanisme de projection sur leur partenaire. M-F Hirigoyen écrit dans son ouvrage « Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le couple » (2005) que les hommes violents se comportent avec leur femme comme avec une mère qui doit soulager les tensions. Si elle n’y parvient pas, elle devient le mauvais objet ; ils clivent en rejetant toute la faute sur leur compagne, voire en faisant un délire de persécution. C’est un palliatif à l’angoisse d’anéantissement qui peut soulager et faire que l’homme se sente apaisé ensuite, une fois que la violence, qui prend son lit dans l’angoisse, est déchargée sur une autre.
Ce mécanisme se retrouve également dans l’angoisse d’abandon que certains hommes ressentent à la venue du premier enfant (enfant oedipien) : ils se sentent délaissés par leur partenaire qui, croient-ils, leur préfère l’enfant. « Ils rendent responsable leur femme de leur mal-être interne ». Les faits de violence sont généralement suivis par un comportement réparateur par peur d’être abandonné. Ces mécanismes sont souvent issus de carences affectives pendant l’enfance.
            On peut également constater cela dans le fonctionnement des couples dits fusionnels. Les deux ne font alors qu’un et tout essai de différenciation (sortir, aller faire du sport…) est perçu comme une attaque. La victime est enfermée dans une « prison mentale ».
Ainsi, lors d’un entretien individuel, un homme nous a avoué qu’il avait été violent parce qu’il était jaloux de l’attention que sa femme portait à leur fils. Après avoir vécu de façon fusionnelle, il a réagi dans l’angoisse, puis dans la colère.
Personnalité narcissique
Dans ce cas, l’individu utilise la violence pour se rassurer. Il est critique, mais ne l’accepte pas des autres. Il se comporte très violemment quand il est face à la frustration, a un fond paranoïaque et projette du mépris sur sa partenaire de peur d’être rejeté (mécanisme défensif non adapté). Il est en demande affective immense qui ne peut être comblée et qui est souvent génératrice de très fortes angoisses
Il ne réagit que dans les pôles extrêmes. Soit il est en adoration devant la personne dont il est dépendant affectivement, soit il la rejette et la critique violemment.
Il utilise fréquemment l’alcool et/ou les produits psychotropes comme antidépresseur.
Ce type de personnalité illustre parfaitement, selon M-F Hirigoyen, le cycle des violences conjugales qui est fréquemment observé, soit une alternance entre les phases de violences et celles de lune de miel.
Par exemple, J-M et son ex-compagne alternaient entre l’amour fusionnel et le mépris. Les faits avaient par ailleurs été commis à plusieurs reprises. Il vivait dans une relation à l’autre en clivant entre le bon objet et le mauvais objet.
Perversion narcissique
Ce type de pathologie psychiatrique est observé lorsque l’on constate une véritable emprise sur la victime. Ces individus disposent d’un meilleur contrôle des émotions et d’une très bonne adaptation sociale. L’autre est vu comme le mauvais objet et comme inférieur. L’ironie, une diminution constante, un véritable harcèlement moral sont les armes de ces stratèges. Leur violence est non cyclique, permanente, diffuse.
Ces personnes sont douées pour faire justifier leurs actes par les autres et se font souvent plaindre. Le coupable est alors la victime aux yeux de l’entourage. M-F Hirigoyen rappelle qu’il s’agit ici d’une « contre-indication absolue pour les médiations pénales car le médiateur risque d’être utilisé pour détruire encore mieux la partenaire ». Nous avons déjà observé cela lors d’une médiation pénale à laquelle nous avions assisté. Cet homme reconnaît généralement les faits, mais la victime est alors l’actrice de son malheur. Il cherche à démontrer qu’il ne pouvait faire autrement. Il ne se remet absolument pas en question puisqu’il a clairement inversé les rôles.
Il est intéressant de noter, même si nous ne savons pas s’il s’agit de perversion narcissique, que le comportement de H. et P., dont les femmes sont malades alcooliques, a été dans ce sens. Ils n’ont jamais vraiment exprimé de culpabilité. Même s’il est difficile de vivre avec une personne présentant une telle problématique, cette maladie ne peut en aucun cas justifier des actes de violence.
- La dépression
Il s’agit tout d’abord de ne pas confondre tristesse et dépression. La tristesse est une sensation normale réactionnelle à un événement. La dépression est une psychopathologie qui n’est pas forcément reliée à un événement. Selon J-D Nasio, la personne déprimée présente un narcissisme « en négatif » : c’est une haine de soi qui ravage l’individu. La dépression fait souvent suite à une perte et à la façon de l’élaborer. Aussi, plus l’objet disparu était indispensable (l’autre aimé, un idéal, une carrière etc.), plus la perte est douloureuse. Elle le sera d’autant plus si elle est brutale, inattendue et surtout irrésolue. Cet état empêche alors le travail de deuil nécessaire au dépassement de la dépression réactionnelle. Le sujet qui perd « une chose » importante va ressentir de la douleur mais également un fort sentiment d’amertume. Cette colère, voire cette haine, va souvent être masquée par la tristesse et la plainte. Elle peut alors se diriger vers l’objet perdu (une personne décédée etc.), soi-même (tentative de suicide, alcoolisation etc.) ou encore sur une surface de projection qui peut être tenue, à tort ou à raison, responsable de cette perte (sa compagne etc.). Une dépression peut, par exemple, être réactionnelle à une séparation non désirée suite à une relation fusionnelle. Cette haine peut alors être tournée vers l’objet disparu (son ex-compagne) et, dans certains cas, s’exprimer au travers d’un passage à l’acte (meurtre, violences conjugales).
- Pathologie psychopathique
Il s’agit ici d’une réelle pathologie d’ordre psychiatrique. Ces hommes ne supportent pas la norme sociale qui les contraint. Ils sont violents également à l’extérieur du couple.
Ils aiment la manipulation. Ils ont l’impression d’être plus intelligents que les autres et se présentent donc naturellement comme les plus forts, les plus insensibles. Il s’agit ici de violence impulsive. Ils ne sont sujets à aucune culpabilité, ni aucun remord.
Dans le cadre des entretiens individuels de sélection, nous avons rencontré deux hommes qui semblaient souffrir de cette pathologie. Nous avons aussi été confrontés à un tel individu lors d’une session : il a été exclu du dispositif car sa dangerosité était évidente. Quelques semaines plus tard, il a été incarcéré pour agression sexuelle.
- Maltraitance pendant l’enfance
Parmi les participants, plusieurs ont parlé ouvertement des violences subies pendant leur enfance. Quelques autres ont donné des bribes d’information, mais ils nous a été impossible d’approfondir le sujet, le groupe n’étant pas approprié. Toutefois, un suivi psychothérapeutique est conseillé à tous les participants comme l’une des continuités possibles au travail élaboré en groupe.
            Par exemple, J-M a dit à deux reprises qu’il a été victime d’inceste pendant son enfance et a expliqué sa violence par le sentiment d’insécurité qu’il éprouve depuis. Selon lui, tout est violence et l’autre est souvent considéré comme un ennemi potentiel. Le fait de mettre des mots sur ce mode de « penser » les relations humaines l’a encouragé à s’investir dans sa psychothérapie.
            D. nous a parlé de son incompréhension devant le fait de reproduire des actes de violences conjugales comme ceux dont il avait été le témoin étant enfant.
La maltraitance durant l’enfance peut prédisposer à une certaine violence. Il peut en effet y avoir le mécanisme d’identification à l’agresseur que décrit S. Ferenczi. L’enfant, devenu adulte, peut alors se projeter, s’identifier à celui qui a commis des violences. Cependant, tous les hommes violents n’ont pas subi de traumatisme durant leur enfance et tous ceux qui ont été victimes pendant l’enfance ne sont pas devenus des hommes violents. Cela ne les dégage en aucun cas de la responsabilité de leurs actes.
La violence peut également faire partie d’un mode de fonctionnement construit pendant l’enfance auprès du couple parental. Si, quand l’homme était enfant, la violence n’était pas sanctionnée, elle peut être considérée comme un mode de communication normal ou ne pas être vue comme une limite.
- Personnes souffrant d’alcoolisme ou ayant un rapport à l’alcool complexe
Comme nous l’avons écrit précédemment, l’alcool est un facteur souvent présent au moment des faits. C’est un désinhibiteur, mais il n’est pas la cause directe de la violence. Il permet seulement de la libérer.
Au début de chaque session, plusieurs participants essaient de justifier leurs actes par leurs problèmes d’alcool. Ils ne sentent pas réellement concernés par les faits de violences conjugales. Nous entendons souvent, en effet, ce type de commentaires : « Je ne suis pas un homme qui tape sa femme. J’avais bu. Sans alcool, je ne l’aurais jamais frappée. Ce n’était pas moi ». Il nous faut donc leur rappeler que rien ne peut les déresponsabiliser et le travail en groupe démontre qu’il y a toujours d’autres éléments psycho-sociaux à intégrer dans la compréhension de ce passage à l’acte.
B. commet régulièrement des actes de violences conjugales quand il est alcoolisé. Cependant, il ne reconnaît pas avoir de problème particulier avec sa consommation d’alcool, ni exercer des violences récurrentes envers sa compagne. Niant ces actes, il est plus difficile de favoriser un travail d’élaboration sur son comportement et sa consommation d’alcool.
Conclusion
Seuls les hommes dont les compagnes ont porté plainte peuvent être orientés vers le dispositif socio-judicaire de prévention de la récidive des violences conjugales. On sait qu’un très grand nombre de victimes ne font pas la démarche d’alerter la justice. Les violences faites aux femmes par leur partenaire constituent un grave problème social qui doit être mieux reconnu afin de lever ce qui reste encore aujourd’hui un tabou.
Ce groupe de parole est un travail d’élaboration complémentaire à l’action de justice. Il ne doit en aucun cas s’y substituer, mais l’accompagner et la renforcer. En effet, nous pensons la peine comme un cadre de justice à l’intérieur duquel peuvent prendre place des actions visant à prévenir la récidive. Ce dispositif permet aux auteurs de violences conjugales de mettre des mots, souvent pour la première fois, sur les faits commis afin de lever le déni et d’amorcer une dynamique de changement.
La méthodologie (groupe de parole) favorise cette dynamique par le travail effectué sur la parole de l’autre semblable. Les différences de capacités cognitives entre les participants constituent une richesse. Nous avons remarqué l’importance de l’écho du discours des autres auteurs. Il apparaît clairement qu’une réflexion commune renforce l’implication dans la tentative de résolution des problèmes. Cependant, quand un travail collectif ne peut être mis en place, le suivi individuel est un palliatif intéressant.
Les auteurs de violences conjugales que nous avons rencontrés sont, pour la très grande majorité, profondément sexistes. Nous essayons de promouvoir le respect mutuel et l’égalité entre les sexes, mais l’éducation et les stéréotypes pèsent très lourd...
Au fur et à mesure des séances, nous pouvons observer l’évolution de l’appareil psychique, d’une place d’objet à celle de sujet ou de la place de victime à celle d’auteur chez beaucoup de participants.
Les mesures pénales sont nécessaires, mais insuffisantes. La mise en place de ce genre de programmes dédiés aux auteurs de violences conjugales est indispensable, mais doit encore évoluer. Cette action permet de lier différents intervenants de la chaîne pénale et apporte ainsi plus de cohérence dans la mise en application de la peine. Nous cherchons à développer encore la transversalité avec les travailleurs sociaux du SPIP et les JAP. Une collaboration avec le Parquet est en cours d’évaluation et permettra de renforcer ce dispositif.

 Références
 
Lagrange, C.-S., (2005), Les « situations critiques » et les comportements violents en milieu éducatif, Paris
Dictionnaire critique du féminisme, (2004), Presses Universitaires de France
Ferenczi,S., (1982), La Psychanalyse, Presses Universitaires de France, vol. VI
Hirigoyen, M.-F., (2005), Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le couple, Oh ! éditions
Herbert, C., Le Gal, S. (2006) In Auteurs de violences au sein du couple : prise en charge et prévention, Rapport du groupe de travail présidé par le docteur Coutanceau, Ministère délégué à la cohésion sociale et à la parité, La documentation française
Herbert, C., Le Gal, S.(2006). Contre la récidive des violences conjugales : un dispositif expérimental dans le Val d'Oise. Choisir la cause des femmes, n°98. http://www.choisirlacausedesfemmes.org/numero98.htm